Aller au contenu
Accueil » L’anglais au collège : quelle réalité ?

L’anglais au collège : quelle réalité ?

Pourquoi le niveau d’anglais d’un élève au collège ne reflète pas son véritable niveau : une analyse géopolitique

Introduction

L’enseignement de l’anglais dans le système éducatif français ne peut être compris indépendamment de ses enjeux historiques, géopolitiques et sociaux. La divergence entre le niveau officiel affiché par les diplômes et certifications, et la compétence réelle acquise par l’élève, résulte d’un contexte façonné par des stratégies de domination et d’influence. Cette analyse propose d’éclairer cette dynamique en remontant à l’histoire récente de la France, en particulier à partir de la Seconde Guerre mondiale, pour comprendre comment ces enjeux ont influencé la politique linguistique nationale.

1. Les premières phases de l’enseignement de l’anglais en France : entre propagande et tourisme

Depuis la réforme des langues vivantes dans l’enseignement secondaire, l’approche initiale privilégie souvent une introduction légère à la langue, orientée vers la culture populaire, le tourisme ou la propagande douce. Selon Jean-Paul Nataf, dans L’anglais dans l’éducation en France (2013), l’enseignement primaire et collège se concentre sur une approche « ludique et utilitaire » visant à familiariser l’élève avec l’anglais sans viser une maîtrise approfondie (Nataf, 2013, p. 47).

Ce positionnement éducatif répond à une logique de société mondialisée, où l’apprentissage sert principalement à permettre une communication de surface, dans le cadre d’interactions limitées. La pédagogie privilégie souvent la compréhension de structures grammaticales de base et le vocabulaire touristique, plutôt que l’expression orale ou interculturelle.

2. Une influence géopolitique majeure : la période de 1945 à 1969

Pour comprendre la place de l’anglais dans l’éducation française, il faut remonter à l’après-Seconde Guerre mondiale. La France, comme d’autres pays européens, a été sous influence majeure des États-Unis à partir de 1945. La stratégie américaine, dans le cadre de la Guerre froide, visait à renforcer sa sphère d’influence en Europe, notamment par une diffusion culturelle et linguistique intensive.

Un exemple peu connu mais significatif de cette influence est la mise en place de l’AMGOT (Military Government in Italy and France). Bien que cette structure ait été principalement appliquée en Italie, une forme d’occupation de type similaire a touché la France lors de la période de transition vers la souveraineté. Selon François Miquet-Mertens, « l’occupation militaire américaine a profondément façonné la reconstruction de l’Europe, en instaurant un cadre où la langue et la culture américaines ont été fortement diffusées » (Miquet-Mertens, 2019). La stratégie consistait à faire de ces pays des « alliés » sous influence, plutôt que des partenaires totalement souverains, notamment en contrôlant la reconstruction économique, éducative, et culturelle.

L’objectif était de faire de l’anglais la langue de l’alliance et de la résistance face à l’ennemi soviétique durant la Guerre froide. Selon Pierre Nora, « la guerre froide a profondément structuré la relation des Européens avec l’anglais, qui est devenu la langue de l’allié et de la défense contre l’ennemi soviétique » (Nora, 1994). La maîtrise de l’anglais était alors un enjeu stratégique, notamment pour l’élite française, afin d’accéder à des réseaux et des savoirs internationaux.

Jusqu’en 1969, la France, sous la direction de De Gaulle, a cherché à préserver son autonomie face à l’hégémonie culturelle et économique américaine. François Miquet-Mertens souligne : « De Gaulle a voulu faire de la France une puissance indépendante, en limitant la dépendance économique et culturelle vis-à-vis des États-Unis » (Miquet-Mertens, 2019). La maîtrise de l’anglais était alors considérée comme un outil stratégique pour faire face aux adversaires.

3. La période post-1969 : déclin relatif de l’enjeu stratégique de l’anglais

Après 1969, avec la fin de la confrontation Est-Ouest, la France a détourné ses efforts pour l’apprentissage de l’anglais. La priorité est devenue la stabilité intérieure, la paix sociale et l’intégration dans une Europe en construction. Comme le mentionne le rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale (2011), « la maîtrise de l’anglais n’était plus perçue comme un enjeu stratégique, mais comme un outil d’insertion sociale » (IGE, 2011).

Aujourd’hui, le niveau d’anglais enseigné dans le système scolaire ne correspond souvent pas à la compétence réelle de l’élève. La maîtrise effective exige souvent des cours privés, des immersions ou des tests spécialisés. Les certifications telles que le DELF ou le Cambridge attestent d’un niveau, mais celui-ci est rarement représentatif de la compétence dans des situations professionnelles ou interculturelles concrètes.

4. Limites du système et enjeux actuels : instrumentalisation et déconnexion

Ce constat rejoint la critique formulée par de nombreux chercheurs en sciences sociales et en pédagogie : le système d’évaluation par niveaux (A1-C2) tend à réduire la maîtrise d’une langue à une compétence utilitaire, souvent déconnectée de ses dimensions interculturelles, créatives ou citoyennes (Lafont, 2018).

Selon Jean-François Lyotard, cette logique de « compétence mesurable » favorise une société où la valeur d’un individu se réduit à ses capacités certifiées, au détriment de ses qualités humaines ou culturelles (Lyotard, 1979).

Conclusion

Le niveau d’anglais affiché par un élève au collège ne reflète pas forcément sa compétence réelle. La construction historique et géopolitique de cette situation montre que la maîtrise de l’anglais a longtemps été un enjeu stratégique, façonné par la rivalité Est-Ouest et la volonté américaine d’influence. Aujourd’hui, la réduction de l’enseignement à un outil utilitaire, souvent certifié par des tests privés, illustre une forme de neutralisation de la langue, qui n’est plus perçue comme un vecteur d’émancipation ou de citoyenneté.


Sources et références

  • Miquet-Mertens, F. (2019). De Gaulle et la politique étrangère. Presses de Sciences Po.
  • Nora, P. (1994). Les lieux de mémoire. Gallimard.
  • Nataf, J.-P. (2013). L’anglais dans l’éducation en France. Presses universitaires de France.
  • Miquet-Mertens, F. (2019). De Gaulle et la politique étrangère. Presses de Sciences Po.
  • Inspection générale de l’Éducation nationale (2011). Rapport sur l’enseignement de l’anglais. Lien PDF
  • Lafont, M. (2018). « Les enjeux de la certification linguistique », Revue Française de Linguistique Appliquée, 23(2), 45-62.
  • Lyotard, J.-F. (1979). La Condition postmoderne. Les Éditions de Minuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *