Correspondance entre gestion mentale & hsing yi

Prolégomènes

Retrouver une liberté de penser, se débarrasser d’un sentiment de supériorité : le double anthropocentrisme géographique et historique
Ou comment abandonner l’idée que les Anciens Chinois étaient d’épaisses brutes pour découvrir des gens soucieux de sens comme nous…

Lorsque nous lisons qu’une partie de la pensée chinoise antique se base sur la théorie des cinq éléments, comment échapper à une certaine condescendance ?… Avec ses analogies faciles, ses métaphores exotiques, cette théorie nous apparaît davantage puérile qu’élémentaire. Cette subtile condescendance nous semble fondée. Après tout, grâce à la science et à l’accumulation du savoir (surtout depuis la Renaissance), ne savons-nous pas bien davantage que ces anciens Chinois ?
Nous faisons bien mieux avec nos dix chiffres qu’eux avec leur cinq éléments, bien mieux avec nos instruments de mesure qu’eux avec leur introspection, bien mieux avec notre clarté scientifique qu’eux avec leur complications inutiles.
Que pourraient-ils, qu’auraient-ils à nous apprendre que nous ne savons déjà ?
Et surtout, nous, nous sommes dans le vrai. Tout simplement.

Cet état d’esprit porte un nom : l’anthropocentrisme1. Pierre Weil rappelle que

«l’anthropologie est devenue une science lorsque les hommes ont été capables d’apprécier une civilisation autre que la leur, ce qui implique l’abandon de tout sentiment de supériorité. Ainsi, il leur a fallu beaucoup de temps pour se rendre compte que les Indiens d’Amérique n’étaient pas des animaux. » .

Pierre WEIL, , Le Sphinx, Mystère et Structure de l’Homme, p.9 et sq. de l’édition en pdf disponible sur internet.

Comme il y a une anthropocentrisme géographique, avec un sentiment de supériorité envers d’autres peuples contemporains, il y a un anthropocentrisme historique vis-à-vis des civilisations passées. Avec un « scienticentrisme » 2 :

« cette conviction que seule la science occidentale détient la vérité, les dénommées sciences «occultes» n’étant que méprisables. »

Pierre WEIL, ibid.

Si nous restons sous la coupe de cet anthropocentrisme historique, la théorie des cinq éléments et tout ce qui en découle comme le Yi King, continuera de nous apparaître comme relevant des « sciences occultes » et peu digne d’intérêt.
Si nous considérons par contre les concepteurs antiques de cette théorie comme sensés et doués de raison, alors nous pourrons peut-être trouver une partie de ce qu’ils ont voulu signifier dans cette théorie. Une voie empruntée avec succès par exemple par Charles Morazé3.

Si, à la lecture de Jean-François Billeter4, nous considérons Tchouang-tseu comme un philosophe :

« un homme qui pense par lui-même, en prenant pour objet de sa pensée l’expérience qu’il a de lui-même, des autres et du monde ; qui s’informe de ce que pensent ou de ce qu’on pensé avant lui les autres philosophes ; qui est conscient des pièges que tend le langage et en fait par conséquent un usage critique »

Jean-François Billeter (2002), Leçons sur Tchouang-Tseu, Éditions Allia, p.12

nous pouvons prendre le risque de considérer également les concepteurs de la théorie des cinq éléments également comme des philosophes.
L’utilisation de symboles, de métaphores, d’images, prend alors un autre relief.
Le choix de symboles ne serait pas le fait de primitifs balbutiant une pensée puérile (relent d’anthropocentrisme historique), mais un choix délibéré, pensé, voulu.
Que ce soit pour faire voyager dans le temps un message ou pour éviter qu’il tombe dans les pièges que le langage nous tend, l’usage de symboles codant et contenant une information apparaît alors plausible.

Le langage symbolique des cinq éléments et tout ce qui en découle est une lettre scellée (image de Rainer Maria Rilke5) : celui qui se donne la peine de l’ouvrir et de la déchiffrer peut bénéficier du message délivré.
Ou, pour reprendre le schéma de Pierre Weil emprunté à la théorie de l’information d’Abraham Moles, le langage symbolique des cinq éléments est un message initié par des philosophes antiques (Pierre Weil utilise le terme de maîtres ésotériques), codé à l’aide de symboles, transmis grâce à des mythes, des rites ou des textes sacrés, décodé grâce à une discipline et ainsi accessible à un contemporain, praticien de la gestion mentale ou pratiquant du hsing yi (pour ne citer que les deux disciplines qui nous concernent ici).
Je reprends le tableau de Pierre Weil6 en y rajoutant des données.

individu émetteurmaîtres ésotériquesphilosophes antiques
codificationsymboles, combinaisons numérologiquesmouvements codés
transmetteurmonuments, mythes, rites textes sacrés, jeux divinatoireslignées de transmission
décodificationarchéologie, anthropologie structurale, psychanalyse,gestion mentale, hsing yi
individu récepteurlecteurpraticien, pratiquant

Il y aurait donc un message codé, transmis, et il faudrait le décoder pour en bénéficier.
La théorie des cinq éléments m’apparaît alors comme les monuments de l’Égypte antique : couverts de mystérieux hiéroglyphes dont le sens existe mais me demeure interdit. Pour les déchiffrer, Jean-François Champollion utilisa avec succès la pierre de Rosette contenant le même message écrit en différentes langues dont il en connaissait une.
S’il y a identité ou parenté entre les cinq éléments chinois et les cinq gestes mentaux, alors j’ai une pierre de Rosette utilisable car je connais assez bien les gestes mentaux.
Il me faut trouver un code de correspondance entre les deux langues : lequel des cinq éléments correspond auquel des cinq gestes mentaux ?…
Et une fois ce code trouvé, le travail de déchiffrement ne fera que commencer.


1. cf. Pierre WEIL, Le Sphinx, Mystère et Structure de l’Homme, p.9 et sq. de l’édition en pdf disponible sur internet. Son livre est une adaptation de sa thèse d’état soutenue à Paris sur le même sujet.

2ibid.

3Charles MORAZÉ (1986), Les origines sacrées des sciences modernes, Fayard. Page 4 de couverture :

« Charles Morazé […] retrouve [des constantes structurelles] dans le mythe d’Horus, divinisant le calcul fractionnaire ; dans le Yi-king chinois, révélant le destin d’une des plus vieilles civilisations ; il les constate chez Descartes et ses successeurs (Hamilton et Félix Klein). Ces mêmes constantes légitiment les numérotations occidentales faites de nombres réels ou imaginaires ; elles explicitent les structures élémentaires de la parenté, le code génétique et la linguistique. En cela l’ouvrage peut être lu aussi comme le commentaire de schémas, d’œuvres d’art ou de textes jusqu’alors incompris, différents par leur nature, leur fonction et leur époque, mais semblables dans leur signification essentielle : il est en histoire un code mental omniprésent et fonctionnel dont tout est justiciable. »

Charles MORAZÉ (1986), Les origines sacrées des sciences modernes, Fayard. Page 4 de couverture.

4Jean-François BILLETER (2002), Leçons sur Tchouang-Tseu, Éditions Allia, p.12

5Rainer Maria RILKE, Lettre du 16 juillet 1903, dans Lettres à un jeune poète :

« Ne vous laissez pas tromper par les apparences. Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère, qui se fourvoient – et c’est le plus grand nombre, – le mystère n’est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans en rien connaître. »

Rainer Maria RILKE, Lettre du 16 juillet 1903, dans Lettres à un jeune poète

6Pierre Weil, op. cit. p.143, tableau XVIII

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